Le Peuple du bitume

Le thème de ce travail-concept est né durant l’année 2015 à la faveur d’une excursion photographique en ville. L’artiste est sorti avec l’intention de saisir des images minimalistes, des motifs simples, sobres et graphiques. En observant tout ce monde urbain vibrant avec frénésie autour de lui, a-t-il été pris de vertige au point de diriger son regard vers le sol ?

C’est au raz du pavé qu’il découvre l’empreinte de cette agitation sous la forme de traces abandonnées par l’homme pressé ou formées par la machine de chantier. Christophe Florian y discerne là un formidable gisement pour exprimer ce qu’est aussi la ville en suivant ses acteurs à la trace. Humains et engins marquent le sol de leur passage. Ce sont de multiples signatures, une mosaïque de motifs.

Le photographe apprécie cette diversité : traces usées, gravées, burinées... qui donnent vie à l’asphalte. Piétons et engins écrivent en quelque sorte l’histoire de la ville qu’il arpente. Un univers à part, secret, que le commun des mortels foule sans véritablement lui prêter attention. Christophe en révèle la richesse sur sa carte numérique.

Un impressionnant éventail de textures, de superpositions de couches successives, de formes s’entremêlent dans une joyeuse anarchie. Cet univers se métamorphose continuellement. Des pas s’ajoutent au pas, des pneus aux pneus, créant une dynamique qui bouscule presque quotidiennement ces œuvres éphémères. L’artiste saisit avec précision et sous un angle original le peuple du bitume, celui qui raconte la vie d’une ville au XXIe siècle.

Alain Prêtre

La beauté de l’usure

Des lichens, des champs de colza, des fronts de mer. Des orages, des peaux, des roches. Il y a de l’organique dans le minéral, de la bruine dans le vide, de l’infini dans l’imprécis. Tout est vrai, tout est faux.Tant pis, tant mieux, car puisque les apparences sont trompeuses, autant jouer avec elles. S’ouvrir à l’imaginaire comme l’enfant se laisse emporter par le théâtre des nuages. Il plie les genoux, retient son souffle, cadre les traces au sol fatigué par les saisons.

Précis, rigoureux, son 50 millimètres tenu d’une main ferme, il isole une marque, une texture, un métissage. Bien sûr, notre regard donne aux éléments des teintes et des saveurs. Si l’art est partout, la beauté est sous nos yeux. Il suffit de se porter au-delà de l’érosion, de la rouille et de la ruine. Apparaissent alors des esthétiques inédites et fragiles, des aurores australes et des animaux chimériques, des scènes quotidiennes ou des paysages insolites.

Ainsi l’obsolescence peut-elle nourrir le renouveau, la chute préparer la renaissance. Les balises auxquelles on ne prêtait plus attention se font témoins bavards. A celui qui se rend disponible, elles racontent dans leurs contrastes à la fois leur propre histoire et mille autres récits. Un dialogue chamarré débute. Dans un souci de vérité, et parce que la lumière est l’essence, il reviendra s’il le faut pour capter au plus près le monde urbain tel qu’il se donne, nos mondes tels qu’on se les donne.

Il immortalisera l’éphémère, puis s’en ira sur la pointe des pieds, silencieux et respectueux. Tout à l’heure, la nuit déguisera ces bouts de signes de singes debout. Demain, les feuilles mortes puis la neige viendront les couvrir. Après-demain, du goudron frais les fera oublier. Certaines, qui sait, seront restaurées. Elles reprendront alors leur fonction première de guides. Ces signes, ces symboles, ces écritures organiseront à nouveau nos vies, nous rappelleront où aller, où nous arrêter, quelles voies emprunter.

En attendant, Christophe Florian les préserve de l’effacement. Il nous les rend plus riches, plus profondes et dynamiques. Il révèle la beauté de l’usure. Voir au-delà des ravages du temps, se porter plus loin que le chaos. N’est-ce pas là aussi une invitation à mettre de l’ordre dans le désordre du temps, des machines et des hommes ?

Thomas Sandoz - www.ccdille.ch